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  • Laurie Belhumeur

Marc-Olivier, le choc de ma vie

Dernière mise à jour : 19 janv.

Marc-Olivier. Oui, c’était son nom. Goot pour les intimes. Goot, ça veut dire « gouttière » en néerlandais. Ce surnom lui venait du fait qu’à une certaine époque, il avait commencé à apprendre le néerlandais et le seul mot qu’il avait appris à prononcer, c’était ce mot-là. Fait que Goot, c’était ce genre de gars-là. Toujours partant à apprendre de nouvelles choses, qui avait la tendance à commencer pleins d’affaires, mais qui en finissait rarement une. Il se lassait rapidement, il était un fanatique d’adrénaline. Et attention! Si ça manquait d’action, il s’arrangeait pour en mettre. Et quand on s’y mettait tous les deux, disons seulement que… le taux d’adrénaline dans l’air se faisait sentir jusque dans la ville voisine. Et quand tu habites un grand centre, la ville voisine, elle est loin en tabarnac! Just saying!


Goot, il avait la mauvaise manie de me fixer constamment lorsque j’étais au volant de ma voiture et qu’il occupait le siège du côté passager. Il y a quelques mois, lui et moi, on s’était donné pour mission de faire le plus de kilomètres possibles… en moins de jours possibles. Pis ça avait bien tombé, on s’était fait engager par une compagnie qui cherchait du monde partant à se promener partout à travers l’Amérique du Nord. Dans le fond, on était payés pour accomplir notre objectif! Pis ça payait bien.


Avant que le contrat de travail commence avec l’entreprise, Marco avait décidé qu’il fallait qu’on marque le début de cette aventure-là. Il disait que ce roadtrip là, il allait le rendre encore plus vivant. J’étais tout à fait d’accord avec lui. On avait hâte que ça arrive, le jour J du début du contrat! Donc comme je disais, il voulait marquer l’événement. Marc-Olivier, ce n’était pas un gars comme les autres. Trois jours avant le début du contrat, on était partis faire une ride en plein centre-ville. Je dois dire qu’en auto, j’ai le pied pesant. Le sentiment de dominer la route tellement tu roules vite, j’adore ça! Mais quelle jeune femme de 22 ans n’aime pas ça? Et quand je n’allais pas assez vite, Goot, il ne se gênait pas pour me le laisser savoir! Sa phrase préférée pour me le rappeler était « Marie, je sens pas que le char a besoin de travailler plus fort pour rester collé à l’asphalte! » Dans ce temps-là, je prenais ça comme un défi et… j’accélérais. Il y a une couple d’années, je pouvais dire à quelle vitesse on roulait, mais une couple de mois avant le contrat de kilomètres dans l’Amérique, l’aiguille de mon compteur avait arrêté de fonctionner.


Est-ce que Goot, avait une auto en meilleur état que la mienne? Oui, je le sais maintenant, puisque c'est celle que j'utilise maintenant. Mais on ne s’en servait jamais à l'époque. Il disait tout le temps qu’elle avait un problème de fuite d’huile et que ça coûtait trop cher à réparer. Mais j’ai toujours soupçonné que c’était parce qu’il avait honte de se promener dans une bagnole jaune banane… Celle que son père lui avait donné le jour de ses 18 ans. Toujours est-il que ce jour-là, j’étais au volant. Et lui, il était du côté passager, encore une fois à me fixer. Cette journée-là, il avait une étincelle de feu de plus qu’à la normale dans les yeux. C’était comme si… il était pleinement dans le moment présent. Un de ces rares moments où je l’avais vu sans soucis dans les yeux. Parce qu’on aura beau dire ce qu’on voudra, Goot, c’était un stressé de la vie. Il avait beau dire qu’il était sans tracas, il était le premier à m’appeler à trois heures du matin parce qu’il était à la recherche de réponses sans même réellement savoir c’était des réponses à quoi. Il commençait tout le temps en me demandant s’il m’avait réveillée quand je répondais. Évidemment, une fois sur deux, il me réveillait. Je lui demandais pourquoi il appelait. Il me répondait souvent : « Ah, rien en particulier. Je suis couché sur mon lit. Et j’étais en train de penser à la vie. Et je voulais avoir ton opinion sur... » et il était parti. Je les connaissais bien ses petites habitudes. Il m’appelait pour avoir mon opinion qu’il disait, mais au fond, c’était souvent juste parce qu’il avait besoin de savoir qu’une oreille l’écoutait. Qu’il n’était pas le seul à avoir une soif de comprendre la vie. Ces nuits-là, il m’appelait et il finissait presque assurément par s’endormir au milieu d’une phrase. La majorité du temps, j’avais juste besoin de placer une couple de phrases pour lui faire comprendre qu’au fond, ça ne servait pas à grand-chose de chercher à trop anticiper, parce que la vie, elle peut changer en une fraction de seconde. C’était aussi le même manège quand il restait tard chez moi et qu’il refusait de retourner chez lui. Il sortait l’excuse qu’il tombait de fatigue, mais il y a quelques années, en discutant, il m’avait dit qu’il n’aimait pas toujours être seul avec ses pensées. Et ce gars-là, le nombre de fois où je l’avais vu plus que fonctionnel avec seulement quelques heures de sommeil dans le corps…! Ces soirs-là, il prenait son side de mon lit. Et il continuait à me parler pendant des heures, sans vraiment se rendre compte que moi, à un moment donné je m’endormais. Parfois, je me réveillais après m’être assoupie pas loin d’une heure, et je le surprenais à continuer à discuter. À se questionner. Alors je recommençais à l’écouter et à discuter, jusqu’à m'endormir à nouveau.


Trois nuits avant le début du contrat, et de notre aventure, on avait décidé de faire une dernière escapade de soirée. Goot et moi, on était partis se promener en voiture dans les rues du centre-ville. On avait fait un premier arrêt au dépanneur au coin de la rue. Goot est sorti de l’auto. Contrairement à d’habitude, je l’avais attendu au volant au lieu de le suivre à l’intérieur. Il est resté à l’intérieur quelques minutes. Je le voyais par la vitre qui n’arrivait pas à se décider sur quel sandwich il voulait. J’ai commencé à klaxonner pour le faire chier juste un peu. Goot, il aimait ça avoir l’attention sur lui, mais seulement quand il l’avait décidé. Donc j’ai commencé en klaxonnant une fois. Il a sursauté. Il a regardé dehors pis il a vu que c’était moi qui avais fait ce bruit-là. J’ai éclaté de rire en voyant sa réaction. Il a commencé à rire, tout en ayant son regard typique de quand il est un peu fâché et sur ses lèvres, je pouvais lire (et presque entendre de dehors) « Fuck you, Marie. FUCK YOU! » Le commis du dep, il a commencé à regarder ce qui se passait. Il avait l’air un peu perplexe. Disons qu’à 11 heures du soir, ce n’est pas commun ce genre de comportement. De voir la réaction de Goot, combinée à celle du commis, ça faisait juste amplifier mon rire et les coups de klaxon que je donnais. Je voyais que tranquillement, Marco commençait à perdre un peu patience, juste par contenance, parce qu’au fond de ses yeux, je le voyais bien qu’il était autant amusé que moi! Il continuait à essayer de se concentrer pour choisir ce qu’il allait manger. Il était maintenant à regarder les chips. Je klaxonnais de plus belle. J’en étais même rendue à l’étape d’en créer des beat. Je faisais tellement de bruit que Goot était sorti du dépanneur pour que j’arrête de faire tout ce vacarme. En une fraction de seconde, je l’avais regardé et il m’avait regardé. On avait regardé ses mains pleines. J’avais donc démarré la voiture à la vitesse de l’éclair et on s’était sauvé sans payer les victuailles qu’il avait déniché. Je me souviendrai toujours de ce moment d’euphorie que nous avions eu à ce moment précis et à quel point j’avais roulé rapidement. Ce n’était pas la première fois qu’on partait avec de la nourriture sans payer, obviously. Mais ce soir-là, il y avait eu comme une once de légèreté additionnelle dans l’air, après être repartis avec toute cette nourriture. Comme si l’univers savait que cette soirée allait revêtir un caractère particulier qui ne reviendrait jamais…


J’avais donc tourné le coin à plus de 90 degrés pour qu’on se dirige à notre endroit habituel, où on avait l’habitude d’aller pour passer des heures assis dans l’auto à parler de tout et de rien. Ça nous arrivait aussi de juste écouter de la musique en silence, jusqu’à temps qu’un de nous deux aille une bulle au cerveau sur un sujet bâtard, ou sur un sujet sérieux. Ce soir-là, Goot avait un nouvel artiste à me faire découvrir. Je sais pas comment il faisait, mais il passait son temps à me faire découvrir des nouveaux artistes, ce genre que leur premier album vient de sortir le jour même et qu’il avait déjà eu le temps de l’écouter trois fois dans la journée. C’était quelqu’un d’intense comme ça Goot. Il avait donc mis la musique pour qu’on écoute l’album au complet… Mais attention, c’était sacré ces moments-là! Si on avait le malheur de parler pendant une chanson qu’il aimait particulièrement, inévitablement, il recommençait la chanson au début. Vu qu’on était à trois jours de notre grosse aventure qui allait changer nos vies, j’avais proposé à Marco de faire les choses autrement. J’avais envie que ce soir-là, on monte sur le top de l’auto pour profiter une dernière fois, pour vrai, de l’air vicié de cette ville qui allait bientôt devenir une ville fantôme, à nouveau.

J’ai à peine le temps de mettre les freins. Je vois l'orignal. Trop tard. Tout devant mes yeux devient flou. J’ai l’impression que ça passe au ralenti. Je sens mon corps ballotter dans tous les sens. Une mèche de cheveux blonds passe devant mes yeux : elle est imbibée de sang. Goot est à côté de moi. Il ne me fixe plus. Il semble avoir perdu connaissance. Un filet de sang coule sur son front. Un autre filet coule de ses lèvres. J’ai un goût de sang dans la bouche. Je cherche à crier, mais je n’y arrive pas.


Je me réveille en sursaut et en sueur. Je sens que mes mains sont crispées. J’ai le sentiment de m’être époumonée dans mon sommeil aussi. J’ai l’impression d’avoir les yeux gros comme des deux piastres. J’ai la gorge sèche sans bon sens. Une autre terreur nocturne. La veilleuse branchée au mur à côté de mon lit reflète une ombre sur mon mur de chambre : un cadre photo. J’allume ma lampe de chevet. J’ai le cœur qui débat encore des images qui ont habité les dernières minutes de mon sommeil. Je prends le cadre photo dans mes mains. Sur la photo dans le cadre, c’est Goot pis moi. C’était y a trois ans. La journée où Goot venait d’emménager dans son fatidique deux et demi presque pas éclairé, qui sentait le moisi, mais duquel il refusait catégoriquement de déménager. « Ririe, la seule raison qui fera que je déménagerai de là, ce sera parce que le proprio va me jeter dehors ou parce que je serai mort! » qu’il m’avait dit un jour, alors qu’il chialait encore par rapport à cet appart sketchy. Well… Ben maintenant, t’habites pu là… Maintenant t’habites… Je sais pas trop où en fait. J’imagine que c’est dans un endroit où les étoiles brillent en permanence et où le soleil est chaud, comme les jours où tu disais que ça te réchauffait le cœur qu’il se pointe après plusieurs jours de grisaille…


J’ai la gorge qui se compresse. Ça fait comme si j’étais pour étouffer. Ta photo entre mes mains, je shake d’une manière incontrôlable. Les larmes n’arrêtent pas. Pis elles risquent de continuer à couler pendant encore quelques temps… Mais tu vas rester pas loin de moi, Goot, pour m’aider à passer au travers le deuil de ta perte… right?

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